samedi 1 septembre 2007
TRIOMPHE DE LA HAUTE FIDELITE...
« Une statistique commerciale m’apprend qu’on a vendu, l’an dernier, en Belgique, soixante-deux mille « chaînes haute fidélité », ce qui est, paraît-il,
un record en ce domaine. Eh oui, les Belges s’enchaînent de plus en plus aux chaînes de la haute fidélité. Ne croyez pas, dans votre candeur naïve, que cette
haute fidélité caténaire concerne les chaînes de l’hymen. Non : la fidélité conjugale n’a pas fait plus de progrès l’an dernier que la fidélité sentimentale,
la fidélité religieuse, la fidélité politique et la fidélité patriotique. C’est-à-dire
fort peu. Les soixante-deux mille chaînes en question ne concernent que la
fidélité acoustique. Eh oui : le phonographe et le gramophone de nos pères
ont fait de prodigieux progrès : grâce à l’électronique et la sophistication des circuits et des baffles, vous pouvez actuellement entendre un concerto de
Tchaïkovsky comme si vous vous trouviez au milieu de l’orchestre, entre les
violoncellles, les cors et les tambours, avec la jouissance supplémentaire de
percevoir stéréotiquement les cuivres à gauche, les cordes à droite, les bois
devant, les timbales derrière, et les reniflements du chef au milieu.
C’est admirable. De même, grâce à la haute fidélité, vous pouvez entendre glapir Dalida comme si elle était dans vos bras, gémir France Gall comme si
elle se pâmait sous vos caresses voluptueuses, beugler Johnny Halliday
comme s’il avait répandu sur lui l’huile bouillante de votre casserole à frites,
ahaner Dick Stony comme s’il faisait du punching ball dans votre chambre,
et croire que vous êtes dans le confessionnal popo de Michel Sardou où il vous avoue, de bouche à oreille, qu’il n’aurait jamais cru que sa mère ait pu faire
un enfant. Grâce enfin à cette haute et tonitruante fidélité, vous savourerez toute l’intelligence des paroles chantées par ce Sardou, et par les Enrico
Macias, Claude François, Mireille Mathieu, Sheila, Ringo, Alain Chamfort,
Sylvie Vartan, Françoise Hardy et tant d’autres, du genre « Moi je suis tang-
tango » ou « Pour pas qu’on ait l’air con » ou « Ferme ta gueule à la récré ».
Ah oui ! Il était nécessaire et urgent que les plus ingénieux savants du monde
inventassent cette pharamineuse « haute fidélité » afin que les grands
poètes beuglants de notre époque tintamarresque puissent se faire entendre
en force et en stéréophonie totale dans tous les appartements modernes où
la chaîne « hi-fi » peut victorieusement couvrir le bruit du lave-vaisselle.
Soixante-deux mille nouvelles chaînes haute fidélité vendues l’an dernier
en Belgique, en pleine récession économique : vous voyez bien que nous sommes un peuple de mélomanes !
J.d’O . « .
( source : Journal « Le Monde du Travail » Liège, du 18 juin 1975 ).
samedi 18 août 2007
.La Musique.. ( =baroque )
Que nous voici donc loin des soi-disant "fioritures" qui, seules, la distingueraient de la musique classique !
Plus loin encore (à des années-lumière) des "albums", des "tubes", du tam-tam bastringal contemporain générant contorsions, brailleries, beuglements et bêlements, phrases de trois mots répétitifs vides de sens et d'émotion : bruit casserolier/terrorisme sonore, en quelque sorte, et - la preuve en est, hélas, actualisée quasi chaque jour - ce n'est pas cela qui..."adoucit les moeurs".
Il est tout aussi avéré qu'une partie du répertoire classique (et du baroque) est néanmoins agaçante, insupportable ; c'est un choix malheureux qui figure habituellement à l'affiche du Concours Reine Elisabeth, ainsi que des Grands Concerts où le beau monde ne manque jamais d'être présent (et aussi...très vite assoupi).
Le mieux est de se faire une opinion personnelle en sélectioonnant d'abord parmi tant d'autres merveilles, les pages immortelles dont je me régale inlassablement depuis quelque soixante années :
- Suite n° 2 en si mineur, pour flûte et orchestre à cordes, BWV. 1067 (Johann-Sebastian BACH);
- Siciliano, extrait de la Sonate pour violon et clavecin, BWV. 1017 ( idem );
- Aria, extrait de la Suite n° 3 en ré majeur, BWV. 1068 ( idem );
- Sonate en mi mineur, pour flûte et clavecin, BWV. 1034 ( idem ).
- Symphonies pour les Couchers du Roy (Jean-Baptiste LULLY 1632-1687).
- Quatrième Concert Royal (François COUPERIN 1668-1733) ;
- Les Folies Françoises , pour clavecin ( idem ) ;
- Le Rossignol en Amour, pour flûte et clavecin ( idem ).
- Pièces de clavecin en concerts, pour clavecin (Jean-Philippe RAMEAU 1683-1764) ;
- Les Tendres Plaintes, pour clavecin ( idem ).
- Concerto Grosso, opus VI, n° 6 (Georg-Friedrich HäNDEL 1685-1759).
- Concerto pour la nuit de Noël (Arcangelo CORELLI 1653-1713).
- Concerto en sol mineur, pour violon et basse continue (François FRANCOEUR 1698-1787).
- Sonate pour violoncelle et clavecin (Antonio VIVALDI 1678-1741).....
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dimanche 22 juillet 2007
GENEALOGIE...
J'étais déjà entré dans l'adolescence quand m'apparut enfin un des motifs d'aversion de beaucoup de monde pour cette manie consistant à collectionner des faits d'état civil, la généalogie : une dame, parmi d'autres, avait dû lors de ses noces - péché oblige - accepter la présence de sa propre fillette âgée d'un an...
Pour ma part, ce n'est qu'à l'occasion de la Toussaint que m'interpellait juste un peu plus, l'origine et le devenir de la longue chaîne humaire où s'insérait ma "tribu" : ce jour-là, je me réservais d'aller fleurir la tombe de ce grand-père que je vénérais (sans doute parce que je ne l'avais pas connu), Aimé-Joseph HERMAN, décédé à Bruyères, commune de Battice, le 4 juillet 1920. Alors que bien des gens ignorent même le lieu de naissance de leur aïeul, je savais depuis toujours que lui avait vu le jour à Nassogne, et aussi qu'il avait fait à Herve une carrière complète de facteur des Postes ; ce qui m'avait permis de comprendre pourquoi, étant enfant, j'étais parfois emmené en voyage au charmant petit village - tout proche de Nasssogne - s'appelant Masbourg, dont le cimetière entourant l'église rappelle maintes fois...mon patronyme. Pour moi, la généalogie, c'était seulement cela ? Non pas !
Car le jour où mon père décéda (et nonobstant les études et statistiques affirmant que seul un enfant sur cinq est réellement issu de l'homme tenu pour son père, outre les sourires ironiques faisant référence au passage du facteur ou de l'agent-indexier Gazélec), jaillit dans mon coeur et dans mon cerveau meurtris une pensée ne m'étant jusqu'alors jamais venue : Arthur, fils d'Aimé-Joseph, oui ; mais...Aimé-Joseph, fils de qui ? ? ? ?
Ci-après, le début de la réponse que je tiens pour exacte ; à tout le moins, 50 ans d'un hobby passionnant ; en fait, un virus que je vous garantis résistant à tout traitement !
Ligne paternelle directe ) :
HERMAN Henri X DIEUDONNE N.
HERMAN Jacques X TOSSEN Marguerite
° Chanly + 19/06/1717
+ 1731
HERMAN Louis Balthazar X DAMBLI Marie
° Lessive, 06/01/1695 On, 19/09/1720 ° On, 23/02/1696
+ On, 21/04/1773
HERMAN Lambert X BERNARD Marie Joseph
° On, 11/05/1727 On, 20/09/1756 ° Tellin, 12/12/1733
+ On, 21/01/1781 + On, 02/02/1802
HERMAN Jean François X COLAS Marie Françoise
° On, 29/10/1776 Masbourg, 30/05/1801 ° Masbourg, 17/01/1781
+ Masbourg, 13/07/1853 + Masbourg, 11/02/1835
HERMAN Jean Joseph X BIRON Marie Thérèse
° Masbourg, 10/07/1813 Masbourg, 15.01/1841 ° Masbourg, 01/02/1822
+ Masbourg, 19/01/1884 + Masbourg, 02/07/1869
HERMAN Aimé Joseph X BARTHELEMI Philomène Joséphine
° Nassogne, 11/01/1851 Vaux-Chavanne, 21/09/1885 ° Vaux-Chavanne, 16/09/1867
+ Battice, 04/07/1920 + Ougrée, 25/01/1918
HERMAN Arthur Lambert X FASSOTTE Alice Marie Barbe
° Herve, 09/01/1889 Pepinster, 08/06/1918 ° Verviers, 01/04/1893
+ Xhendelesse, 23/08/1955 + Petit-Rechain, 23/02/1971
HERMAN Julien Henri Barbe X BOURGUIGNON Mariette Hubertine
° Dison, 22/01/1929 Xhendelesse, 15/06/1954 ° Xhendelesse, 10/07/1932
HERMAN Roger Arthur célibataire
° Verviers, 31/03/1957
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Ligne maternelle directe :
FASSOTTE Jacques X MOULAND Marie
° Fléron, 30/11/1695 Mélen, 21/09/1718 ° Mélen, 18/09/1699
+ Fléron, 13/01/1778 + Fléron, 23/09/1771
FASSOTTE Paschal X RENSONNET Marie
° Fléron, 27/04/1735 Fléron, 01/08/1759 + 22/10/1821
+ Battice, 24/06/1811
FASSOTTE Denis François X LEONARD Barbe Joseph
° Battice, 22/02/1779 Battice, 21/11/1811 ° Battice, 15/07/1777
+ Battice, 05/04/1841 + Battice, 21/08/1838
FASSOTTE Henri Bauduin X NIHANT Marie Isabelle
° Battice, 14/02/1825 Battice, 22/11/1849 ° Bolland, 26/11/1826
° Battice, 29/02/1904
FASSOTTE Henri Joseph X ROUFOSSE Marie Barbe
° Battice, 19/04/1863 Battice, 05/05/1888 ° Battice, 06/04/1866
+ Petit-Rechain, 11/10/1937 + Stembert, 01/06/1945
FASSOTTE Alice Marie Barbe X HERMAN Arthur Lambert Joseph
° Verviers, 01/04/1893 Pepinster, 08/06/1918 ° Herve, 09/01/1889
+ Petit-Rechain, 23/02/1971 + Xhendelesse, 23/08/1955
HERMAN Julien Henri Barbe X BOURGUIGNON Mariette Hubertine
° Dison, 22/01/1929 Xhendelesse, 15/06/1954 ° Xhendelesse, 10/07/1932
HERMAN Roger Arthur célibataire
° Verviers, 31/03/1957
_________________________________________________________________
HERMAN Louis Balthazar X DAMBLI Marie
° Lessive, 06/01/1695 On, 19/09/1720 ° 23/02/1696
+ On, 21/04/1773
HERMAN Lambert X BERNARD Marie Joseph
° On, 11/05/1727 On, 20/09/1756 ° Tellin, 12/12/1733
+ On, 21/01/1781 + On, 02/02/1802
mercredi 11 juillet 2007
FRANCE : à propos de l'ancien département n° 91...
vous connaissez ?
Lisez...
1937. Je suis sur les bancs de l'école primaire. Sagement, dans mon "Manuel d'histoire de Belgique pour les élèves du 2e degré, par J.Despontin, Inspecteur de l'Enseignement", j'étudie par coeur, comme mon bon maître l'exige, le petit résumé de la seizième leçon, page 39 :
"De 1795 à 1814, la Belgique, occupée par les Français, fut livrée au pillage" , etc.
1957. Ce jour-là, je pénètre pour la première fois dans le grenier de la mairie de Nessonvaux, à la recherche de je ne sais quel dossier. Tout à coup, une odeur de moisi guide mes regards vers une pile d'antiques bouquins reliés, tout couverts de poussière. J'en saisis un que j'ouvre machinalement, puis, avec un intérêt croissant, un autre, puis un autre encore.
Quoi ? ? ? République ? Préfet de l'Ourte ? Levée de 1803 ? Conscrits réfractaires ? Empereur Napoléon ? Construction de bateaux pour envahir l'Angleterre ? Session du Tribunal criminel ? Forçats évadés ? Fabrication du sucre de betterave ? Elevage de béliers Mérinos à Theux ? Exécutions capitales à Liège ? Bac-passe-cheval sur la Vesdre à Fraipont ? Arrestations de déserteurs ? Patrouilles de nuit ?
Caisse de Prévoyance des mineurs ?
Mais qu'est-ce donc, tout cela ? ? ?
...... le "Mémorial administratif du département de l'Ourte" :
13 années de la vie politique, administrative, sociale, économique et judiciaire, de l'actuelle province de Liège au sein de notre grande patrie...
J'emporte toute la collection à mon domicile, et, dans l'exaltation de la découverte de ce passé émouvant, stupéfiant, insolite, pénible parfois, je consacre tous mes loisirs à la lecture des 23 volumes.
1977. J'ai décidé de livrer ces textes, littéralement, dans toute leur "sécheresse" ou dans leur exquise naïveté, aux amoureux de l'histoire locale, de l'histoire régionale, de l'Histoire tout court.
Que ces chercheurs et autres généalogistes me pardonnent : en résistant à la tentation de TOUT retranscrire, je leur cache peut-être l'existence d'un ancêtre ayant servi (de gré ou de force) dans la Grande Armée, ce redoutable et immortel garant de notre identité française...
_________________________
Je ne suis, hélas, plus en mesure de vous livrer le moindre exemplaire de cette anthologie disponible en 1983 :
" En feuilletant le Mémorial Administratif du département de l'Ourte" (227 pages, 457 extraits, table onomastique), par Julien HERMAN, secrétaire communal de Nessonvaux.
(voir Bibliothèques de : Liège, Verviers, Spa, Huy, Visé ).-
dimanche 8 juillet 2007
Recherche photographie
dimanche 17 juin 2007
La libération me surprend à Verviers
Des rumeurs circulaient que les Américains étaient à Liège ! On entendait bien quelques détonations dans cette direction, mais comment savoir ?
Cette nuit-là, une colonne blindée allemande montant de Dison, nous tira, mes parents et moi, de notre premier sommeil, si tant est qu'on puisse désigner ainsi le repos empli d'inquiétude qu'on connaissait depuis des semaines.
En effet, la colonne s'était arrêtée, et les classiques vociférations des gradés avaient succédé au rugissement des moteurs et au grincement des chenilles des tanks.
L'un de ceux-ci, un gigantesque "Kônigstiger" de 7O tonnes, orgueil du peuple allemand, était la cause de tout ce remue-ménage: à travers quelques bribes de conversation perçues par ma mère, il s'avérait qu'une panne empêchait le tank d'avancer...
Cette nuit-là, c'était celle du jeudi 7 au vendredi 8 septembre l944. Quand le jour se leva, notre situation était en voie de devenir bientôt dramatique: morceau de choix pour l'aviation de chasse américaine, l'énorme char d'assaut allemand demeurait donc immobilisé tout contre la bordure du trottoir, en plein devant notre maison (rue de Battice à Petit-Rechain), et toutes les tentatives de le remettre en marche restaient vaines; immanquablement, il n'allait pas tarder à être pulvérisé par le "feu du ciel"...et nous avec lui . Alors, on résolut de faire la seule chose utile: partir. Mon père promit de nous rejoindre sous peu, et c'est donc avec ma mère que, sans pratiquement rien emporter, je gagnai Verviers en tram, pour trouver le gîte et le couvert chez mon grand frère Jojo, y demeurant rue des Minières. Papa arriva dans le courant de l'avant-midi, apportant la nouvelle que "le tank" n'avait pas bougé mais qu'il semblait n'avoir pas encore été repéré par la chasse américaine. On décida néanmoins d'encore profiter un peu de la sécurité relative qu'offrait la ville. Et puis, dans un sentiment mêlant l'ennui, l'inquiétude, l'incertitude, l'impatience, l'énervement, l'espérance, on attendait "quelque chose"...sans savoir très bien quoi. Sans deviner, en tout cas, que des temps nouveaux, une journée mémorable, étaient si proches.
Rentrant de son travail (chauffeur de locomotive au Chemin de fer), Jojo raconta ce qu'il savait: les Américains approchaient de Liège, disait-on. Une réalité concrète: le canon tonnait, de plus en plus fort, de plus en plus près. On s'organisa pour la nuit. Mon frère et ma belle-soeur offrirent leur lit à Papa et Maman. A trois, on se répartit les fauteuils, des coussins, des couvertures; pour une nuit blanche, interminable, parsemée de lueurs, d'échos lointains, de détonations, d'inquiétude et de fols espoirs. Le matin, des rumeurs locales prédisaient l'arrivée imminente des Américains. Heureuses gens qui "savaient" ! Mais par qui ? Comment ? N'est-elle pas absurde, ma témérité, de prétendre évoquer, faire revivre pour les générations futures (s'il s'en trouve...), trente-cinq ans après, des moments pareils !?? On était le samedi 9 septembre l944; j'avais l5 ans et 7 mois. Il me tardait de descendre en ville, au centre, pour y prendre "l'atmosphère". Mais, provisoirement, chacun se bornait à tromper son énervement en passant de la salle à manger au balcon, du balcon à la salle à manger, de la salle à manger au balcon. Dans l'immeuble juste en face, un vieil homme, Adrien HOUGET, P.D.G. et ex-officier, faisait de même; mais en plus, il repassait inlassablement sur un vieux phonographe attiré près de la fenêtre ouverte, la "Marche des Chasseurs Ardennais", son ex-régiment, criait-il. De temps en temps, braquant vers le Nord des jumelles qui me faisaient envie, il communiquait à la cantonnade qu'il voyait quelque chose du côté de Manaihant. Mais quoi ? Jojo avait réussi, difficilement d'ailleurs, à convaincre mes parents de rester encore un peu à Verviers. On sentait qu'il allait se passer quelque chose, et ce n'était pas le moment de prendre des risques inutiles... Il y avait bien toujours ce fameux "Königstiger" dont on ne savait toujours pas s'il avait enfin repris sa progression vers le Grand Reich; mais en regard, il y avait aussi la perspective...de retrouver la maison, soit pulvérisée, soit mise au pillage comme en l94O . N'y tenant plus, je décidai de partir aux nouvelles, et je dévalai la rue des Minières. Le canon tonnait dans la direction de Liège. Parvenu sur la place de la Victoire, je fus frappé de voir de très nombreux passants qui semblaient y circuler à la fois avec et sans but précis... Il était près de l4 heures à l'horloge de la gare centrale que j'apercevais déjà. Mais l'heure n'était plus aux méditations...
Tout à coup, une immense clameur s'éleva, et, tel un aimant agglutinant la limaille de fer, elle précipita au centre de la chaussée, tout ce que le quartier comptait d'avides badauds: "Les A-mé-ri-cains !". A cinquante mètres de moi, deux vagues humaines concentriques, jaillies des trottoirs, stoppaient net, submergeaient, coinçaient comme dans une nasse,juste en regard du confortable abri vitré à la disposition des usagers du tram, "quelque chose" qui avait surgi de la rue d'Ensival: un minuscule véhicule kaki, d'aspect bizarre, flanqué de plusieurs soldats, en kaki eux aussi. "Ils" étaient là ! Le coeur bondissant d'émotion, je me contentai de cette furtive vision: à quoi bon, d'ailleurs, insister pour tenter d'en voir davantage, puisque... je me trouvais ballotté, soulevé, au lOe, au 2Oe rang peut-être !!! Aussi vite que je pus, je courus annoncer la nouvelle rue des Minières, et presqu'aussitôt, je repris, avec mes parents, le chemin du retour vers Petit-Rechain.
Les Allemands avaient déguerpi, "Kônigstiger" compris; la maison était intacte et le village grouillait de troupes et de véhicules américains. Depuis plusieurs jours, le temps n'avait pas cessé d'être radieux, avec un beau ciel pur et une température très douce. L'allégresse semblait générale, sans laisser percer l'angoisse étreignant tous ceux qui, en ces heures étoilées, attendaient l'hypothétique retour d'un prisonnier de guerre, d'un déporté, peut-être d'un prisonnier politique promis au poteau d'exécution. On voyait circuler de nombreux hommes du village, revêtus d'une combinaison en jute, coiffés d'un bérêt sombre, et porteurs d'un brassard aux couleurs belges ; c’étaient des membres de la Résistance.
Ma curiosité retrouvait à présent de gigantesques possibilités, et, avec mon camarade Laurent BREMEN, dont les parents exploitaient un cabaret à l'angle des rues Dewez et de Dison, je pus m'approcher vraiment de plusieurs soldats américains ayant...le cognac pour objectif militaire immédiat. Parmi eux, à la fois des blancs et...des autres, à la peau allant du beige très clair au brun très foncé. Ma surprise fut d'entendre un de nos libérateurs s'exprimer en français correct mais avec un accent bizarre: c'était un gars originaire de la Louisiane, qui donnait ainsi une leçon d'Histoire appliquée. Face à ces hommes (je les jugeais ainsi, bien que beaucoup n'eussent que l8 ans à peine) dont on était avides de savoir plus, chacun y allait de sa petite tentative de s'exprimer en anglais, ou en quelque chose y ressemblant. Hélas, cette langue était, à l'époque, fort peu connue, très peu étudiée. En ce qui me concerne, j'en avais abordé les premiers rudiments sur les bancs de l'Athénée royal de Verviers, à peine quelques mois plus tôt; d'abord peu enthousiaste pour ce langage que je jugeais étrange, à l'article défini quasi imprononçable (!), la soif de le connaître ne m'était venue qu'avec le débarquement en Normandie; de toute façon beaucoup trop tard pour en avoir acquis une habitude utile à ces journées fastes qu'il m'était donné de vivre. Toute ma vie, j'allais conserver le sentiment amer d'avoir "manqué le coche" en me trouvant, le 9 septembre l944, incapable de nouer un dialogue privilégié avec le monde anglo-saxon: dans une langue que je n'ai, depuis lors, cessé d'aimer, et de pratiquer avec délectation...
La bataille continuait, le canon tonnait vers l'Allemagne, un hallucinant charroi américain roulait vers l'Est. J’étais persuadé que la paix éternelle accompagnerait toute ma vie. Illusions de gosse..!
Un soldat allemand me vole mon vélo !
Ce jour-là, 4 septembre l944, alors que je débouchais de la ruelle du "Trou du Chat" sur la route de Bruyères, main gauche au guidon de ma bécane, cruche dans la main droite, l'esprit parfaitement tranquille, je tombai pile sur une troupe allemande cheminant sans doute aussi, comme tant d'autres,...aus Paris. Certains soldats marchaient, d'autres chevauchaient un vélo bardé d'équipements militaires et d'objets hétéroclites. Je n'eus d'ailleurs guère le loisir d'observer longuement la scène: montant un vélo (manifestement civil...) dont les deux pneus étaient plats, un soldat Boche quitta son groupe et fondit littéralement sur moi ! Et avant même d'avoir réalisé ce qui m'arrivait, casque, masque à gaz, besace, garnissaient déjà ma chère bicyclette dont le bon état avait assurément attiré l'attention du soldat venant de laisser choir dans le fossé de la route, la bécane l’ayant amené jusque là. Et je questionnai prudemment celui qui déjà s’éloignait sur ma propre machine : "Ich darf dieses nehmen ?". (dans cette conjoncture pourtant plutôt émotionnelle, ma passion des langues m'avait, d'une manière quasi instinctive et sans qu'une seconde de réflexion m'eut été nécessaire, fait prononcer cette phrase linguistiquement parfaite !). "Ja !" me lança le soldat ennemi, cependant que ses camarades s'esclaffaient du bon tour qu'il m'avait joué. A coup sûr, je devais en tirer une, de tête; sous le coup de la surprise, je demeurai de longues minutes sans réaction...puis je me mis à examiner mon vélo de remplacement. C'était une vieille machine usée, rouillée, néanmoins pourvue d'un "dérailleur",...lequel dérailleur déraillait sans doute plus souvent que ne le souhaitait l'utilisateur. Je l'enfourchai, histoire de me rendre compte; tout grinçait, tout gémissait, et je sautai aussitôt à bas puisque, pneus crevés, il m'était impossible de rouler ainsi jusqu'à Petit-Rechain. Du coin de la ferme Dellicour, où je stationnais, je voyais la troupe allemande disparaître derrière un coude de la route, dans la côte à l'entrée du hameau de Manaihant; je gage que de là, elle allait piquer droit sur le "Grand Reich", par les ruelles et le village de Chaineux, et le chaussée de Henri-Chapelle.
Je me remis en route, à pied cette fois, car on devine qu'encombré d'une cruche, ce n'était guère commode de conduire à la main, un vélo cahotant "sur les jantes". C'est donc avec un retard notable, et toujours..."lu cawe è cou" que j'atteignis Petit-Rechain. Légitimement inquiet puisque la chaussée de Battice continuait d'écouler presque sans arrêt le reflux des armées allemandes, mon père s'avançait à ma rencontre, au lieu-dit "Pont d'Arcole" (près du château d'eau). "Qu'est-ce qu'il y a ?" me cria-t-il de loin, surpris de me trouver marchant et l'air bizarre. "Les Allemands m'ont volé mon vélo !"
Le lendemain, je m'en fus à la mairie, afin de déposer plainte pour vol, auprès du garde champêtre Walthère Derouaux. Au moyen de la plaque provinciale de la bécane, ce dernier n'eut aucune peine à en identifier le légitime propriétaire ; c'était un habitant de Soumagne (!) qui, aussitôt prévenu, vint récupérer son bien et me gratifia d'un billet de lOO francs. Ce qui ne me consolait d'ailleurs pas de la perte de mon beau vélo...
